Calixthe BEYALA livre sa vision de l'Afrique
Lyon (France)
Mercredi 25 juin 2003
Dans le cadre de la promotion de son nouveau roman, Femme nue Femme
noire (Albin Michel, 2003), Calixthe Beyala était de passage au Forum
de la FNAC de Bellecour, à Lyon. La belle romancière a accordé une interview
au journal Ekod’Ivoir. Le rendez-vous était pris pour 15h45. A 16h15,
(on est star ou on ne l’est pas) Calixhte Beyala est apparue. Altière,
drapée de blanc, cigarette aux lèvres, son charme a immédiatement opéré;
nous étions séduits.
La parution de votre roman, Femme nue Femme noire, est un véritable
événement. Tout le monde en parle. Votre œuvre suscite des réactions
les plus diverses. Certains y voient une œuvre littéraire remarquable,
d’autres la taxe de provocation gratuite allant jusqu’à se demander
si Calixte n’a pas « perdu la tête »…(rires de l’auteur) Calixte Beyala,
pourquoi un roman érotique ?
Je suis écrivain et la littérature consiste à aborder tous les aspects
de la vie.(…) Tous les écrivains, même les plus grands, ont fait dans
leur vie l’expérience d’une œuvre érotique. Cet exercice exige de faire
appel à une autre écriture, à une autre façon de penser, à un autre
imaginaire (..). C’est ce voyage que j’estimais qu’il était temps de
faire. Ce n’était ni dans le but de provoquer ni dans celui de choquer.
En Afrique, l’érotisme existe mais la chose n’est pas en soi nommée.
Et, lorsqu’une chose n’est pas dite, c’est toujours un peu dangereux
(…). C’est aussi mon rôle de nommer les choses puisque je travaille
avec les mots (…). La littérature est le lieu même de la Liberté de
pensée, de la Liberté d’expression. (..) Beaucoup d’écrivains entre
les années 60 et les années 90, de peur de choquer, se sont censurés,
ils n’ont pas osé franchir le mur.
Irène Fofo (est l’héroïne de Femme nue Femme noire ) a-t-elle franchi
ce mur ?
En tous cas, Calixthe Beyala ne se laisse pas bloquer par ce mur. Je
suis libre d’écrire. C’est une oeuvre imaginaire qui, malgré tout, s’ancre
dans la réalité de la politique africaine, dans la misère et dans les
tabous de l’Afrique. Ce n’est pas gratuit. (…) D’ailleurs, tout le monde
dit sa surprise de voir un roman érotique très poétique avec une dimension
politique et sociologique tout en mettant en scène un destin de femme.
Le cas d’Irène Fofo est intrigant. Elle part de son village, croque
la vie à pleine dents pour finalement retourner vers sa mère. Cela signifie-t-il
que toutes les aventures, même les plus souhaitées, ont toujours une
fin et que cette fin aboutit inéluctablement à un retour chez soi ?
(…) Plus on avance dans l’âge, plus on est en quête de nos racines,
de ce que nous avons été, de ce qu’ont été nos ancêtres. Cela est inhérent
à la nature humaine. (…) Même les plus européanisés des africains rentrent
en Afrique le jour venu. On a eu cette surprise avec Senghor. Bien que
pendant une période de sa vie il se soit pris pour un descendant des
Celtes, au dernier moment, il a demandé à être enterré chez lui. (…)
Au delà de l’aventure humaine, ne peut-on pas lire dans votre roman
une mise en abîme de la société africaine qui devrait passer par une
certaine déchéance pour mieux renaître de ses cendres ?
Effectivement, la société camerounaise, comme les sociétés africaines
dans l’ensemble, est en soi une société de la décrépitude. Je ne parle
pas de la misère matérielle, économique. (…) L’Afrique n’a jamais été
aussi riche qu’aujourd’hui. (…) C’est de la misère morale dont je parle.
La société se déstructure, n’a plus de sens, n’a plus d’éthique, ne
différencie plus le Bien du Mal. L’histoire d’Irène est une histoire
vraie. Il y a encore deux ans, au Cameroun, on tuait tous les voleurs.
(…) Un enfant qui volait un oeuf était pendu. On jetait les corps de
ces enfants dans les rues ! Autre exemple de cette décrépitude, aujourd’hui,
les petites filles sortent avec de vieux messieurs parce qu’ils ont
beaucoup d’argent et les garçons sont en train de faire la même chose !
Actuellement en Afrique, le mariage le plus fêté est celui d’une femme
de 55 ans qui épouse un garçon de 25 ans ! Nous sommes en train de bondir
vers quelque chose que nous ne maîtrisons pas.(…) Cela m’inquiète beaucoup
plus que la condition des femmes ou que la condition économique. (…)
Le pourrissement de l’Afrique est tel que beaucoup d’intellectuels se
demandent s’ils ne nous faudrait pas, pendant les proches années, une
dictature éclairée.
Bien que le contexte social soit un élément très important dans
vos romans, la femme est toujours l’élément central. Même si cela est
forcément très réducteur, vous définiriez-vous avant tout comme un auteur
africain ou comme un auteur féministe ?
Je suis une totalité ! Je suis d’abord une femme avec sa dimension
universelle, ensuite, je suis une femme africaine, ensuite une femme
camerounaise et enfin, une femme béti. Et je suis aussi une femme européenne.
( …) J’ai l’âme pétrie de l’Afrique et l’esprit pétri de l’Occident.
(…)
Le fait de passer la majeure partie de votre temps en France, ne
vous fait-il pas craindre de perdre pieds, de ne plus être en osmose
avec cette société ?
Lorsque quelqu’un est enfoncé dans la boue, il ne sait pas à quel
niveau est la boue. (…) Si aujourd’hui je suis l’auteur Noir le plus
lu par les Africains, ce n’est pas un hasard. C’est parce que je connais
suffisamment l’Afrique pour en capter les failles et les forces mais
pas suffisamment pour que ces failles m’engloutissent.(…)
Revenons aux rapports de l’écriture avec la politique. Un africain
qui écrit est toujours en liaison avec les politiques du pays.
Je ne suis jamais impliquée, je regarde tout cela avec beaucoup de
distanciation. Je condamne, tout en essayant toujours de comprendre.
Je n’ai pas d’ennemi politique en Afrique parce que je n’essaie pas
de prendre le poste de quelqu’un. Je suis au faîte de l’événement sans
jamais en être l’actrice. (…) Je connais des chefs d’Etat, j’en apprécie
certains, d’autres pas. Quoiqu’il en soi, j’essaie toujours de comprendre
car c’est mon travail d’intellectuelle. Si beaucoup font des erreurs,
c’est toujours en pensant que c’est la meilleure option. Le plus grand
d’entre eux, Césaire, m’a dit ses regrets. (…) Il pensait qu’accepter
la départementalisation donnerait aux Antilles l’opportunité de profiter
du bien-être matériel apporté par la France tout en gardant leur identité
africaine. Il reconnaît s’être trompé et se retrouver aujourd’hui avec
un peuple lobotomisé… (…) Ne fait pas d’erreur que la personne qui ne
fait rien. Je vais certainement vous étonner mais l’un des plus grands
africanistes que j’ai rencontré se trouve être Kadhafi suivi de Compaoré.
(…) C’est grâce à Khadafi que l’Union Africaine a pu débuter.
Concernant le N.E.P.A.D, ce sont souvent les femmes de chefs d’états
qui se réunissent pour en parler. Vous arrive-t-il d’être invitée à
ces rencontres ?
Non, et même si j’avais été invitée, je ne m’y serait pas rendue car
le N.E.P.A.D ne m’intéresse pas. Le N.E.P.A.D a été créé pour distraire
les Africains afin qu’ils ne fabriquent pas d’unité Africaine. L’Afrique
ne s’en sortira que lorsque l’Unité Africaine sera faîte.
Propos recueillis par Tass KEIGNA et Noémie GRATALOUP
FEMME
NUE, FEMME NOIRE
La sulfureuse camerounaise Calixte BEYALA est à nouveau projetée sur
le devant de la scène avec la publication de son dernier roman, Femme
nue femme noire. Si l’œuvre s’ouvre sur le poème de l’éminent Léopold
Sédar Senghor, Femme noire, BEYALA met bien vite le lecteur au diapason :
« Vous verrez : mes mots à moi tressautent et cliquettent comme des
chaînes. Des mots qui détonnent, déglinguent, dévissent, culbutent,
dissèquent, torturent ! Des mots qui fessent, giflent cassent et broient !
Que celui qui se sent mal à l’aise passe sa route… ».
Cette déclaration liminaire donne le ton du roman. Au dire de l’écrivaine
elle-même, Femme nue femme noire est le premier roman africain érotique.
Irène Fofo, jeune fille issue d’un bidon-ville, entraîne le lecteur
dans ses pérégrinations sexuelles toutes plus extrêmes les unes que
les autres. Tabous et langue de bois sont proscrits ; hétérosexuels,
homosexuels, bisexuels et même zoophiles se côtoient lors de rencontres
dignes des plus délirantes bacchanales. Femme nue femme noire, roman
érotique ?
Incontestablement. Cet aspect ne doit pourtant pas réduire l’œuvre
à un récit pour lecteur en mal d’exotisme, à la recherche de fantasmes
faciles. La jouissance est aussi intellectuelle, on se délecte du style
truculent de l’auteur. BEYALA ne déçoit pas.
Synthétisme des apports des cultures européenne et africaine, métissage
des parlers des bidonvilles de Douala et de l’argot des banlieues parisiennes,
le style belayant est dé-to-nant ! « Enfant terrible » de la littérature
africaine, portée aux nues par certains, dénigrée par d’autres, Calixthe
BEYALA, n’en déplaise, reste la romancière africaine francophone la
plus productive et la plus célèbre. A son palmarès, une dizaine d’œuvres,
toutes engagées.
Femme nue femme noire ne fait pas exception. Si l’aspect érotique de
l’œuvre la démarque de ses précédents écrits et de ses consœurs en général,
BEYALA, l’une des rares romancières africaines se définissant comme
féministe, endosse une fois encore l’habit du dénonciateur.
Elle pointe sans complaisance tous les maux d’une société à la croisée
des chemins. « Si l’écriture de BEYALA est violente, c’est parce qu’elle
est le produit d’une société régie par la violence ».
A ce titre on retrouve toute une thématique chère aux écrivaines africaines
francophones : la femme démente qui fascine et fait peur, exemple emblématique
de la société dans laquelle elle évolue ; la femme stérile, considérée
et se considérant comme une sous-femme parce qu’elle ne remplit pas
le pacte social qui la lie à la communauté et plus globalement des personnages
en quête identitaire.
Femme nue femme noire est un roman riche et stratifié proposant de
nombreux degrés de lecture. Une œuvre à découvrir ab-so-lu-ment.
Noémie GRATALOUP
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